Retourner le monde à l'envers: L'Église primitive et l'Empire romain
Au premier siècle de notre ère, l'Empire romain était le maître incontesté du monde méditerranéen. C'était une merveille d'ingénierie, de droit et de puissance militaire, une entité multiculturelle tentaculaire liée par des légions, des routes, une monnaie commune et deux langues communes de commerce et d'administration: Latin et grec. Des rivages brumeux de la Grande-Bretagne aux sables brûlés par le soleil de l'Égypte, Pax RomanaLa paix romaine a imposé une stabilité brutale mais efficace. Le paysage religieux de l’empire était aussi diversifié que ses habitants, un panthéon vaste et accommodant où les dieux des nations conquises étaient souvent accueillis et syncrétisés avec les propres divinités de Rome, telles que Jupiter, Junon et Mars. Ce cadre religieux n’était pas une question de croyance privée, mais un devoir public et civique. On croyait que la prospérité et la sécurité de l'État dépendaient du maintien du
pax deorum, la « paix des dieux », par le biais de rituels et de sacrifices publics méticuleux.
Dans ce monde de pouvoir écrasant, d'ordre hiérarchique et de religion transactionnelle, un nouveau mouvement a émergé de la province politiquement turbulente de Judée. Ce n'était pas une rébellion militaire ou une école philosophique, mais une secte centrée sur les enseignements d'un prédicateur juif crucifié, Jésus de Nazareth. Pour les autorités romaines, ce n'était au départ qu'une autre branche obscure du judaïsme. Pourtant, ce «mouvement Jésus» portait dans ses croyances fondamentales une vision du monde si fondamentalement étrangère aux sensibilités romaines qu’il préparait le terrain pour une puissante collision de royaumes1. Le message chrétien d’un Dieu exclusif, d’un roi dont le royaume n’était «pas de ce monde» et d’une nouvelle communauté qui transcendait toutes les barrières sociales et ethniques s’avérerait être une force révolutionnaire. Dans une profonde ironie historique, l’efficacité même de l’Empire romain – son réseau de routes, ses voies maritimes sûres et ses langues communes – deviendrait le principal véhicule de la propagation de la foi qui, sur trois siècles, défierait, supporterait et transformerait en fin de compte les fondements mêmes de la civilisation romaine.
Ce rapport cherche à explorer cette rencontre transformatrice en abordant les questions les plus pressantes qu'un lecteur chrétien moderne pourrait avoir sur cette époque charnière. Il plongera dans la nature radicale des enseignements chrétiens, la révolution sociale déclenchée par l’éthique de l’Église, les réalités brutales de la persécution et le renversement politique étonnant qui a vu une minorité persécutée devenir la foi officielle de l’empire le plus puissant que le monde ait jamais connu.
I. Quels étaient les enseignements fondamentaux de Jésus et des Apôtres qui étaient si révolutionnaires pour le monde romain?
Le message de Jésus et de ses disciples n'était pas simplement un nouvel ensemble de rituels religieux ou d'idées philosophiques; C'était un défi fondamental aux hypothèses fondamentales de la vie gréco-romaine. Les enseignements qui se sont répandus à travers l'empire étaient révolutionnaires parce qu'ils proposaient un Dieu différent, un modèle de pouvoir différent et un type de communauté différent.
A. L'éthique apocalyptique du Royaume de Dieu
Le thème central du ministère public de Jésus était l’arrivée imminente du «Royaume de Dieu», une intervention directe et décisive de Dieu pour renverser l’ère maléfique actuelle et établir un nouvel ordre mondial pour les justes4. Cette attente apocalyptique n’était pas une espérance lointaine et abstraite; il s’agit d’une réalité urgente qui exige une réorientation immédiate et radicale de toute une vie. Les enseignements éthiques de Jésus, tels qu’enregistrés dans les Évangiles, n’ont pas été présentés comme des platitudes morales intemporelles, mais comme les conditions d’entrée pour ce Royaume à venir.
Des enseignements tels que «Ne vous inquiétez pas de votre vie, de ce que vous mangerez ou de ce que vous boirez» et «considérez les lis des champs» 4 étaient un affront direct à l’éthique romaine de prudence, d’autosuffisance et de planification pour l’avenir. Pour une société fondée sur l’agriculture, le commerce et la gestion prudente des ressources des ménages, le commandement de chercher d’abord le royaume de Dieu et de croire que les besoins matériels vous seraient simplement « aussi donnés » aurait sonné comme une invitation au chaos social et économique. De même, l’avertissement sévère contre la richesse – « Il est plus facile pour un chameau de passer par l’œil d’une aiguille que pour quelqu’un qui est riche d’entrer dans le royaume de Dieu » – était une attaque frontale contre la quête romaine de la richesse en tant que mesure principale du succès et de la position sociale. Ce cadre apocalyptique a été le moteur de la révolution sociale chrétienne; Il a fourni la puissante motivation pour les croyants de se détacher des valeurs et des angoisses du monde romain et de vivre selon une norme nouvelle et radicale.
B. Redéfinir l'amour, l'humilité et le pouvoir
L'éthique chrétienne a inversé la compréhension romaine de la vertu, de l'honneur et du pouvoir. Le monde gréco-romain opérait sur une distinction claire et pratique entre l’ami et l’ennemi, et sa vie sociale et politique était structurée par un système complexe de patronage et de réciprocité. Dans ce contexte, les ordres de Jésus d’« aimer son prochain comme soi-même » et, ce qui est le plus choquant, d’« aimer ses ennemis et prier pour ceux qui te persécutent » étaient pratiquement sans précédent en tant qu’idéal universel. La raison donnée – selon laquelle Dieu « fait lever son soleil sur le mal et sur le bien, et envoie de la pluie sur les justes et sur les injustes » – proposait un modèle de grâce indiscriminée qui était étranger à la nature transactionnelle de la religion romaine.
Encore plus subversive était la redéfinition chrétienne de la grandeur. La société romaine était intensément hiérarchisée et compétitive, animée par la recherche de l'honneur, du statut et de la reconnaissance publique.dignitas). En revanche, Jésus a enseigné: «Celui qui veut être le premier doit être le dernier de tous et le serviteur de tous»4. Cet idéal d’humilité et de service en tant que véritable mesure de leadership était un renversement complet de la quête romaine de domination. L’appel à «faire la paix» et à «tourner l’autre aussi» lorsqu’il a été frappé 4 s’opposait fermement aux vertus martiales célèbres qui avaient construit et soutenu l’empire 2. Cette éthique n’était pas simplement un appel à la piété personnelle; il s’agissait d’une critique implicite de l’ensemble de la structure du pouvoir de l’empire, offrant un nouveau modèle de relations humaines fondé non pas sur la coercition et le statut, mais sur le service sacrificiel.
C. Une nouvelle communauté universelle
Peut-être l'innovation la plus structurellement majeure du christianisme était son universalisme. La religion romaine était intrinsèquement locale et ethnique; chaque ville et chaque peuple avait ses propres cultes et divinités patronales.1 Si Rome pouvait absorber des dieux étrangers, l’identité religieuse restait liée à ses origines. Le christianisme, en particulier à travers l'œuvre missionnaire de l'apôtre Paul, a brisé ce modèle.
Paul a fait valoir que le message de Jésus n’était pas seulement pour les Juifs, mais pour tous les peuples — les Gentils.3 Pour faciliter cela, il a plaidé en faveur d’un assouplissement des lois juives sur des questions telles que la circoncision et les restrictions alimentaires, une mesure controversée mais décisive qui a ouvert la foi à l’ensemble du monde non juif.3 Il en a résulté la création d’un nouveau type de communauté, fondée non pas sur le sang ou le territoire partagés, mais sur une foi partagée en Christ. La vision de Paul, exprimée dans sa lettre aux Galates, était celle d’un corps spirituel où les divisions sociales les plus fondamentales du monde antique étaient vides de sens: «Il n’y a ni Juif ni Gentil, ni esclave ni libre, ni homme ni femme, car vous êtes tous un en Jésus-Christ». Cela a créé une religion unique et portable qui pourrait rassembler divers groupes ethniques sous un même système de croyance, favorisant un nouveau et puissant sentiment d’identité. Pour beaucoup, cette nouvelle identité en tant que «chrétien» est devenue plus importante que leur identité en tant que Romain, Grec ou Syrien, ce qui a conduit à un manque perçu de patriotisme que les autorités romaines ont trouvé profondément suspect. Ces nouvelles communautés, construites sur une base d’éthique apparemment impraticable, se sont révélées remarquablement résilientes. Dans le monde précaire des classes inférieures romaines, où la survie dépendait souvent de réseaux fragiles de soutien mutuel 6, une communauté construite sur le pardon inconditionnel et l'aide désintéressée était une puissante technologie sociale. Elle a créé des liens de confiance profonds qui ont rendu les groupes chrétiens attrayants, durables et un moteur essentiel de la croissance de la foi.
II. En quoi la prise en charge des pauvres et des malades par l’Église primitive diffère-t-elle de la société romaine?
L'approche chrétienne de la charité et de la responsabilité sociale était l'une de ses caractéristiques les plus distinctives et les plus révolutionnaires. Ce n'était pas simplement une question de degré, mais de nature, découlant d'une vision du monde qui réévaluait fondamentalement la valeur humaine et l'obligation communautaire. Cette éthique du soin, vécue avec une cohérence remarquable, est devenue l'une des attractions les plus puissantes de la nouvelle foi. Pour comprendre son impact, il est utile de mettre d'abord en contraste les normes sociales dominantes de l'Empire romain avec la nouvelle éthique chrétienne.
| Concept | Norme impériale romaine (largement basée sur Liberalitas) | Ethique chrétienne primitive (basée sur Caritas) |
|---|---|---|
| Valeur de la vie | Dépendant du statut; L'infanticide, l'exposition des enfants et l'avortement étaient courants et légalement tolérés7. | Valeur intrinsèque pour tous telle que créée à l’image de Dieu (Imago Dei). L'infanticide et l'avortement condamnés pour meurtre.8 |
| Organisme de bienfaisance | Réciproque et axée sur le statut (liberalitas). Donné pour rehausser l’honneur du donneur et à ceux qui pourraient lui rendre la faveur. Les démunis étaient souvent exclus7. | Inconditionnel et désintéressé (caritas). Donné pour soulager le besoin sans attente de retour, motivé par l’amour de Dieu. L'aide a été étendue à tous, y compris aux non-chrétiens7. |
| Le pauvre & malade | Souvent considéré avec dédain, comme une honte ou un problème civique. Exclu de l'aide communautaire et abandonné pendant les épidémies.7 | Considéré comme faisant partie intégrante de la santé spirituelle de la communauté. Des objets de soins spéciaux et organisés et un moyen pour les personnes en bonne santé de servir le Christ et d'atteindre le salut.11 |
| Mariage & Sexualité | Un contrat civil de procréation et d'alliance. La promiscuité généralisée, l'acceptation de la prostitution et l'esclavage sexuel systémique étaient des normes. | Une alliance sacrée et perpétuelle qui reflète le Christ et l'Église. L'accent est mis sur la chasteté, la fidélité mutuelle et le caractère sacré du lien conjugal.5 |
| Communauté | Basé sur la citoyenneté, l'ethnicité, la classe sociale et les réseaux de mécénat.1 | Une famille spirituelle universelle («frères et sœurs en Christ») destinée à transcender les barrières ethniques, sociales et de genre.1 |
A. Caritas vs. Liberalitas: Une révolution dans le don
La société romaine valorisait la bienfaisance publique, une pratique connue sous le nom de liberalitas. Les élites riches financeraient des travaux publics, des jeux et des distributions de nourriture à la population. Mais ce n'était pas de la charité au sens moderne du terme. Liberalitas était un système d'échange réciproque conçu principalement pour améliorer l'honneur et le statut social du donateur7.
populus dans son ensemble ou à ses clients et à ses égaux sociaux — ceux qui pourraient offrir un soutien politique, une loyauté ou un retour de faveur à l’avenir. Le système n'était pas motivé par les besoins. En conséquence, les personnes vraiment démunies, les mendiants et les malades chroniques, qui n'avaient aucun statut social et ne pouvaient rien offrir en retour, étaient largement exclus de cette générosité civique11. La justice était comprise comme donnant à chaque personne son dû en fonction de son statut, et non de ses besoins11.
Les chrétiens ont introduit un concept radicalement différent: caritas. C'était un don inconditionnel motivé par Agape, l’amour désintéressé qui reflétait l’amour de Dieu pour l’humanité. Les premiers Pères de l’Église ont enseigné que la simple existence du besoin chez une autre personne était une revendication morale suffisante et absolue d’assistance. L’évêque du IVe siècle, John Chrysostom, a articulé ce principe avec une clarté étonnante: «Nous faisons preuve de miséricorde sur un autre non pas à cause de sa vertu, mais à cause de son malheur.» Il a explicitement interdit à ses disciples de s’enquérir de la vie ou de la dignité d’une personne avant d’étendre l’aide, affirmant que peu importait que la personne dans le besoin soit «chrétienne, juive ou païenne, c’est son besoin qui vous appelle» . Cette éthique a complètement découplé la valeur humaine de l’utilité sociale, un acte révolutionnaire dans le monde romain.
B. Le courage face à la peste
Nulle part le contraste entre ces deux visions du monde n'était plus vif que pendant les fléaux dévastateurs qui balayaient périodiquement l'empire. La réponse païenne standard, enracinée dans l'auto-préservation, était de fuir. Les malades étaient souvent abandonnés par leurs propres familles, jetés dans les rues pour mourir seuls et laissés sans sépulture7. Même le grand médecin Galien, contemporain de Marc-Aurèle, fuyait la ville de Rome pour échapper à une peste11.
Le comportement chrétien était incroyablement différent. Des témoignages oculaires de personnalités telles que l'évêque Dionysius d'Alexandrie et l'évêque Cyprien de Carthage décrivent comment les chrétiens sont restés dans les villes frappées par la peste pour soigner les malades et enterrer les morts.7 Fondamentalement, cette attention a été étendue non seulement aux autres croyants, mais aussi à leurs voisins païens. Ils l'ont fait à un risque personnel immense, et beaucoup ont contracté la maladie et sont morts à la suite de leur service.13 Ce courage extraordinaire était une sortie directe de leur théologie. Une croyance ferme en la résurrection et la vie éternelle a diminué la peur de la mort, bien que le commandement d’aimer son prochain ait été compris comme un devoir absolu et non négociable. Ce comportement était tellement contre-culturel qu'il attirait l'attention des païens. Des siècles plus tard, l’empereur païen Julien, dans sa tentative de faire revivre les anciennes religions, s’est plaint amèrement que «les Galiléens impies soulagent à la fois leurs propres pauvres et les nôtres» et a tenté, sans succès, de reproduire le système caritatif chrétien.
C. Création d ' un filet de sécurité sociale
La charité chrétienne ne se limitait pas aux actes individuels spontanés; c'était très organisé. Dès ses débuts, l'Église a créé des structures institutionnelles pour fournir un filet de sécurité sociale complet à ses membres et à la communauté au sens large. Le Livre des Actes enregistre la création de l'office de diacre dans le but spécifique de superviser la « distribution quotidienne » de nourriture aux veuves de la communauté de Jérusalem (Actes 6:1-6).
Ce système est devenu une caractéristique standard de chaque église locale. Les diacres et, à l’Est, les diaconesses ont été officiellement désignés pour être le bras logistique de la charité de l’église. Leurs tâches comprenaient la visite des malades, l’évaluation de leurs besoins et la distribution des aumônes recueillies auprès de la congrégation tous les dimanches. En outre, un «ordre officiel des veuves» a été établi. Il s'agissait d'un groupe de femmes âgées, soutenues par le ministère dont le but était de prier pour la communauté et de fournir des soins pratiques aux autres femmes, aux orphelins et aux malades15.
Cette philanthropie organisée a conduit à une série d'innovations sociales révolutionnaires dans le contexte romain. Les chrétiens ont créé les premiers orphelinats et les premiers établissements dédiés aux soins aux personnes âgées.7 Ils ont créé la coutume de nommer des parrains pour veiller à ce que les enfants dont les parents sont morts ne soient pas abandonnés.7 Bien que l’État romain fournisse des hôpitaux à ses soldats et à de précieux esclaves, il n’existe pas de telles institutions pour le grand public.7 En effet, construit à partir de la base le premier système complet de protection sociale financé par des fonds privés dans le monde antique. Ce réseau était si efficace et si essentiel à l’identité de l’Église que lorsque l’empereur Constantin est arrivé au pouvoir, il a reconnu sa valeur et a finalement placé l’Église en charge de tous les soins aux pauvres, aux malades et aux marginalisés dans tout l’empire.
Toute cette entreprise caritative a été alimentée par une réévaluation théologique des pauvres et des malades. Dans le monde romain, la pauvreté et la maladie étaient souvent considérées comme une honte, un signe de défaveur divine ou d'échec personnel, ce qui justifiait l'exclusion sociale11. La théologie chrétienne a effectué une inversion radicale de ce système de valeurs. Les Pères de l'Église enseignaient que les pauvres et les malades n'étaient pas un fardeau à éviter, mais qu'ils étaient en fait essentiels à la santé spirituelle de la communauté11.
nécessaire les malades d'avoir l'occasion de pratiquer la vertu de charité et ainsi d'imiter le Christ. Les pauvres ont été décrits comme les «trésoriers» de l’église et les «gardiens des portes» du ciel, dont les prières au nom de leurs bienfaiteurs étaient particulièrement puissantes.11 Cela a créé une «interdépendance réciproque» qui a effacé les frontières sociales entre le donneur et le receveur, considérant tous comme mutuellement dépendants devant Dieu.11 C’est ce puissant changement théologique qui a donné aux chrétiens la motivation de risquer leur vie pour des étrangers dans une peste, un acte qui était à la fois une expression puissante de leur foi et sa publicité la plus efficace.
III. Quel était le statut des femmes et des esclaves dans l'Église par rapport au reste de l'Empire?
Le message chrétien d'égalité spirituelle avait des implications puissantes, bien que complexes et souvent contradictoires, pour les membres les plus marginalisés de la société romaine: femmes et esclaves. L'Église primitive leur offrait une dignité et un sentiment d'appartenance révolutionnaires, mais au fur et à mesure que l'institution grandissait, elle accommodait et renforçait souvent les hiérarchies mêmes qu'elle contestait initialement.
A. Le contexte romain: Les femmes et les esclaves comme propriété
Pour saisir la nature radicale de la communauté chrétienne primitive, il faut d'abord comprendre la réalité juridique et sociale des femmes et des esclaves dans l'Empire romain. La société romaine était profondément patriarcale. Une femme a été légalement sous l’autorité d’un tuteur masculin toute sa vie – d’abord son père (paterfamiliasAlors que les femmes romaines de la classe supérieure pouvaient hériter de biens, gérer de grands ménages et même divorcer, elles n'avaient pas voix au chapitre et ne pouvaient ni voter ni occuper de charge5. Leur principale contribution à la société était perçue comme leur fécondité, leur devoir de se marier et de produire des héritiers légitimes pour la continuation de la lignée familiale5.
Le statut des esclaves était bien pire. L'esclavage était une institution omniprésente, le fondement de l'économie romaine, à partir des vastes domaines agricoles.latifundia) au service domestique et à la bureaucratie de l'État.14 Légalement, un esclave n'était pas une personne mais un objet (
resUn propriétaire avait un pouvoir absolu sur le corps, le travail et la vie d’un esclave. Il s ' agissait notamment du droit d ' utiliser des esclaves à des fins sexuelles sans conséquence; l'exploitation sexuelle des esclaves, hommes et femmes, était une norme systémique et acceptée14.
B. La révolution chrétienne initiale: Égalité spirituelle
Dans ce monde rigidement stratifié, le message chrétien est arrivé avec la force d'un tremblement de terre théologique. La déclaration de Paul dans Galates 3:28 selon laquelle, dans la communauté du Christ, «il n’y a ni Juif ni Gentil, ni esclave ni libre, ni homme ni femme» n’était pas un appel à une révolution sociale et politique immédiate, mais c’était une affirmation puissante de l’égalité spirituelle fondamentale. La croyance chrétienne fondamentale selon laquelle chaque individu, quelle que soit sa position terrestre, possédait une âme immortelle de valeur infinie et égale aux yeux de Dieu était un concept sans parallèle dans la pensée romaine.
Ce principe théologique a eu des effets pratiques immédiats. Dans les premières églises de maison, les femmes jouaient des rôles étonnamment importants et faisant autorité. Les lettres de Paul désignent les femmes comme ses collègues de travail, ses apôtres, ses prophètes et comme des mécènes qui accueillaient et dirigeaient les communautés ecclésiastiques dans leurs foyers. L’interdiction chrétienne des pratiques romaines courantes telles que l’infanticide et l’avortement, qui touchaient de manière disproportionnée les nourrissons de sexe féminin, combinée à la prise en charge organisée des veuves, a entraîné une proportion nettement plus élevée de femmes dans les communautés chrétiennes. Cette réalité démographique a peut-être encore renforcé leur influence. Les enseignements chrétiens sur le mariage et le célibat offraient aux femmes une nouvelle autonomie. Le choix de rester vierge ou veuve, en consacrant sa vie au mariage, était un moyen de se soustraire aux exigences patriarcales du mariage et du remariage, ce qui était contraire au droit romain qui pénalisait et faisait pression sur les veuves pour qu’elles se remarient21. Tant pour les femmes que pour les esclaves, l’Église offrait une communauté qui les reconnaissait comme des personnes dotées d’une dignité inhérente, et non comme des biens ou des instruments sociaux. Cet appel a sans aucun doute été un facteur majeur de la croissance rapide de la foi parmi les populations marginalisées de l’empire.
C. La réalité complexe: Hébergement et restriction
Mais l'impulsion révolutionnaire initiale ne dura pas indéfiniment. Comme le christianisme est passé d'une petite secte contre-culturelle à une institution plus établie, il a commencé à s'adapter aux normes sociales du monde romain environnant. La vision radicale de Galates 3:28 n'a jamais été pleinement réalisée dans la structure sociale de l'Église.
Les écrivains du Nouveau Testament, y compris Paul, n'ont pas appelé à l'abolition de l'esclavage. Au contraire, les codes du ménage dans les épîtres ordonnent souvent aux esclaves d’obéir à leurs maîtres terrestres, recadrant leur service au service du Christ. Les premiers dirigeants chrétiens comme Ignace d’Antioche ont explicitement mis en garde contre le fait que l’église paye pour la manumission des esclaves, craignant que cela encourage de fausses conversions ou le mécontentement. Les preuves historiques montrent que les chrétiens, y compris le clergé et les monastères, continuaient à posséder des esclaves, et il y avait souvent peu de différence perceptible entre la façon dont les maîtres chrétiens et païens percevaient l’institution elle-même. L’accent était mis sur le traitement humain des esclaves comme des «frères en Christ», et non sur leur libération.
Un processus similaire de restriction s'est produit pour les femmes. Les rôles de leadership importants qu'ils occupaient dans les premières églises de maison ont commencé à diminuer au fil du temps. Les dernières épîtres pastorales (1 & 2 Timothée et Titus) contiennent des passages qui interdisent explicitement aux femmes d'enseigner ou de détenir l'autorité sur les hommes dans l'attachement de leur salut au rôle traditionnel de la procréation.5 Ce changement reflétait un mouvement vers un leadership plus structuré et hiérarchique qui reflétait les valeurs patriarcales romaines. À la fin des deuxième et troisième siècles, des Pères de l'Église influents comme Tertullien ont commencé à articuler une théologie ouvertement hostile aux femmes. S’appuyant sur l’histoire de la Chute, il a qualifié la femme de «porte d’entrée du diable», blâmant Eve pour l’entrée du péché dans le monde et présentant toutes les femmes comme des séducteurs intrinsèquement plus faibles et potentiels des hommes. Cela représente le paradoxe de l’institutionnalisation: Le succès même et la croissance de la foi ont conduit à un retrait partiel de certains de ses enseignements sociaux les plus radicaux, alors qu'elle cherchait la stabilité et une acceptation culturelle plus large.
D. L'impact éthique à long terme
Malgré son incapacité à abolir l'esclavage, le cadre éthique chrétien a entamé un processus lent mais inexorable d'érosion de ses fondements moraux. En recadrant l'esclave comme une personne avec une âme et le maître comme un agent moral responsable devant Dieu, le christianisme a changé les termes du débat. La question s'est déplacée de la légalité de propriété de la moralité du comportement de l’esclavagiste.
Cela a conduit des penseurs chrétiens comme saint Augustin à condamner l’esclavage comme un «état non naturel» résultant du péché, tout en acceptant sa réalité juridique. L’Église a lancé une attaque particulièrement forte contre l’exploitation sexuelle systémique des esclaves, créant de nouveaux tabous sociaux puissants contre la pratique. Cette pression morale s’est finalement traduite par la loi. Des empereurs chrétiens comme Théodose et Justinien ont promulgué des lois sévères supprimant le commerce du sexe et la prostitution. L’Église a également fait pression avec succès pour obtenir le droit de témoigner et de formaliser la manumission des esclaves, un privilège auparavant réservé aux fonctionnaires de l’État. Des pratiques telles que le marquage des visages d’esclaves ont été interdites, non pas pour des raisons humanitaires uniquement, mais sur le principe théologique selon lequel il a dégradé le visage des esclaves.
Imago Dei, Cette humanisation progressive de l'esclave, combinée à la condamnation des formes les plus flagrantes d'exploitation, a contribué à saper la faisabilité économique et morale du système esclavagiste romain, contribuant à sa transformation éventuelle en système de servage au Moyen Âge.
IV. Pourquoi les Romains « tolérants » persécutent-ils si brutalement les chrétiens?
L'image des lions dans le Colisée est gravée dans l'imagination populaire du christianisme primitif. Pourtant, la question demeure: Pourquoi un empire connu pour son absorption pragmatique des cultes étrangers a-t-il distingué les chrétiens pour une persécution aussi brutale et soutenue? La réponse réside dans l'incompatibilité fondamentale entre les visions du monde romaine et chrétienne, un affrontement qui a rendu le conflit presque inévitable.
A. Le mythe de la tolérance romaine
La «tolérance» religieuse romaine était une question de pragmatisme et non de principe. L'empire était polythéiste et syncrétiste, ce qui signifie qu'il incorporait facilement les dieux des peuples conquis dans son propre panthéon.1 Cette pratique servait une fonction politique vitale, aidant à intégrer diverses populations dans le système impérial. Mais cette tolérance avait une condition non négociable: Les nouveaux cultes devaient respecter les dieux traditionnels de Rome et, surtout, participer aux rituels publics qui soutenaient l'État. L'ensemble du système religieux était basé sur le concept de
pax deorum—la «paix des dieux».2 Les Romains croyaient que la prospérité, la stabilité et le succès militaire de leur empire dépendaient du maintien d’une relation correcte et transactionnelle avec les puissances divines au moyen de sacrifices et de rituels prescrits.
Le christianisme était incompatible avec ce système. Son monothéisme exclusif n'était pas additif mais soustractif. Les chrétiens ne voulaient pas simplement ajouter leur Dieu au panthéon; Ils niaient même l'existence des dieux romains, ou les dénonçaient comme des démons10. Ce refus de participer aux cultes d'État n'était pas considéré comme un acte de conscience privée, mais comme un acte public d'impiété qui mettait en danger toute la communauté en irritant les dieux.
B. Les infractions principales: Athéisme et trahison
Du point de vue romain, les chrétiens étaient, tout simplement, des « athées » parce qu’ils refusaient d’adorer les dieux d’État. Cette accusation d’athéisme en faisait des boucs émissaires commodes pour toute crise impériale. Lorsque la peste frappait, ou que la famine se répandait, ou que les barbares franchissaient les frontières, il était facile de blâmer les chrétiens, dont l'impiété avait prétendument fait tomber la colère des dieux sur l'empire.
Beaucoup plus grave, mais était le refus chrétien de participer au culte impérial. L'offrande d'encens ou un sacrifice à la génie C’était l’ancien équivalent d’un serment d’allégeance, un acte religieux qui affirmait l’autorité de l’empereur et l’unité de l’empire. Refuser cet acte n'était pas considéré comme une dissidence religieuse, mais comme une trahison (
maiestas), un crime capital.27 C'est pourquoi la persécution s'est si souvent concentrée sur un critère simple: l’accusé offrirait-il une pincée d’encens à la statue de l’empereur? Pour les chrétiens, c'était de l'idolâtrie, une violation du premier commandement. Pour les Romains, c'était le devoir fondamental d'un citoyen loyal. Sur ce point, il n'y a pas de compromis possible. Comme l’a observé l’apologiste Tertullien du IIe siècle, les chrétiens étaient souvent condamnés simplement pour « le nom », pour le simple fait d’être chrétiens, aucun autre crime n’ayant besoin d’être prouvé .
C. Aliénation sociale et calomnie
La foi chrétienne exigeait une séparation du monde païen qui faisait paraître les croyants profondément antisociaux à leurs voisins. Ils ont refusé d'assister aux jeux de gladiateurs, au théâtre et aux fêtes publiques, qui étaient tous imprégnés d'une signification religieuse païenne.26 Ce retrait des piliers centraux de la vie civique a suscité une profonde suspicion.
Leur besoin de se rencontrer en secret — souvent dans des maisons ou des catacombes pour éviter d’être arrêtés — a alimenté une foule de rumeurs malveillantes et sinistres. L’Eucharistie chrétienne, avec son langage sacré sur la participation du «corps et du sang» du Christ, a été déformée par des étrangers hostiles en accusations grotesques de cannibalisme rituel et de meurtre d’enfants.3 La pratique des croyants de s’adresser les uns aux autres en tant que «frère» et «sœur» a été pervertie en accusations d’orgies sauvages et incestueuses.3 Ces calomnies, bien qu’infondées, ont créé un climat de peur et de haine publiques, faisant des chrétiens des exclus sociaux et des cibles faciles pour la violence de la foule et la persécution officielle.
D. L'évolution de la persécution
La persécution des chrétiens n'a pas été une politique unique et continue pendant trois cents ans. Il a évolué en intensité et en portée, se déployant généralement en trois phases.
- Phase 1 : sporadique et locale (c. 64–250 AD): La première persécution sanctionnée par l'État a été lancée par l'empereur Néron en 64 après JC. Cherchant à détourner le blâme pour le grand incendie de Rome, il a été le bouc émissaire de la petite et impopulaire communauté chrétienne de la ville, les soumettant à d'horribles exécutions publiques.3 Cela a créé un précédent juridique et social, mais pour le siècle et demi suivant, la persécution est restée largement localisée et réactive. La politique officielle, célèbre articulée par l'empereur Trajan dans une lettre à son gouverneur Pline le Jeune vers 111 après JC, était que les chrétiens ne devaient pas être activement recherchés. Mais s'ils étaient formellement accusés et refusaient de se rétracter en adorant les dieux romains, ils seraient punis.27 Cela créait une existence précaire où les chrétiens pouvaient être laissés seuls tant qu'ils restaient discrets.
- Phase 2: Systématique et à l’échelle de l’Empire (vers 250-311 après JC): La nature de la persécution a radicalement changé au cours de la crise du troisième siècle, une période de guerre civile dévastatrice, d’effondrement économique et d’invasions barbares. Les dirigeants romains, désireux désespérément de rétablir l’ordre, ont conclu que les malheurs de l’empire résultaient de la
pax deorum Pour apaiser les dieux, l'empereur Decius en 249 après JC a publié un édit exigeant
tous citoyens de l'empire d'effectuer un sacrifice public et d'obtenir un certificat (libelle) Il s’agissait de la première persécution systématique à l’échelle de l’empire, conçue non seulement pour punir des chrétiens individuels, mais aussi pour forcer l’apostasie de masse et détruire l’intégrité de l’Église. Une deuxième vague a suivi sous l’empereur Valérien (257-259), qui ciblait spécifiquement le clergé et confisquait les biens de l’église.
- Phase 3: La grande persécution (303-311 après J.-C.): L'assaut final, le plus vicieux, a été déclenché par l'empereur Dioclétien. C'était une tentative complète d'anéantir le christianisme pour de bon. Des édits ont été publiés exigeant la destruction des Écritures et des églises, l'arrestation de tous les membres du clergé et, enfin, obligeant tous les chrétiens à se sacrifier sous peine de mort.26 C'était une campagne de terreur sans précédent qui a fait rage pendant près d'une décennie.
L'escalade de ces persécutions révèle une vérité critique: Ils n'étaient pas un signe de la force romaine, mais d'une puissante anxiété impériale. Les campagnes les plus sévères coïncidaient avec les moments de plus grande faiblesse de l’empire. La persécution était une tentative désespérée et réactionnaire d'un État défaillant de restaurer un ordre mondial en ruine en réaffirmant violemment son idéologie religieuse fondamentale. Un puissant motif économique se trouvait probablement sous la surface. La religion païenne était une entreprise économique massive, avec des temples fonctionnant comme des banques et des centres de commerce.31 La croissance rapide du christianisme, dont les membres se sont retirés de ce système, a posé une menace directe à cette économie basée sur le temple, donnant aux prêtres, aux artisans et aux fonctionnaires locaux un intérêt financier direct dans la suppression de la nouvelle foi.31
V. Comment une minorité persécutée est-elle devenue la religion officielle de l'Empire?
La transformation du christianisme d'une secte vilipendée et persécutée en religion officielle et imposée par l'État de l'Empire romain est l'un des renversements les plus remarquables de l'histoire. Cette tournure étonnante des événements, qui s'est déroulée en moins d'un siècle, a été motivée par les actions décisives de deux empereurs, Constantin et Théodose, qui ont changé à jamais la relation entre l'Église et l'État.
A. Le tournant: Constantin le Grand
La Grande Persécution, malgré toute sa férocité, n'a finalement pas réussi à détruire l'Église. Il a démontré l’incroyable résilience de la foi et, en signe de marées changeantes, l’empereur persécuteur Galère a publié un édit de tolérance de son lit de mort en 311, admettant à contrecœur la défaite. Cela a préparé le terrain pour la montée de Constantin.
En 312, alors qu'il luttait pour le contrôle de l'empire, Constantin engagea son rival Maxence à la bataille du pont Milvien en dehors de Rome. Selon des historiens chrétiens tels qu’Eusèbe, à la veille de la bataille, Constantin avait une vision d’un symbole chrétien dans le ciel – probablement le Chi-Rho ( ⁇ ) – et entendit une commande vocale, « Par ce signe, vous allez conquérir ». Il fit peindre le symbole sur leurs boucliers par ses soldats, remporta une victoire décisive et attribua son succès à la puissance du Dieu chrétien.
Cet événement a marqué un changement puissant dans la politique impériale. En 313, Constantin et son co-empereur oriental, Licinius, se sont rencontrés à Milan et ont publié une proclamation commune qui est devenue connue sous le nom de Édit de MilanCe décret historique n'a pas fait du christianisme la religion d'État, mais il a accordé une liberté religieuse pleine et inconditionnelle à tous les peuples de l'empire, avec un accent particulier sur les chrétiens. Il a officiellement mis fin à toutes les persécutions, légalisé la foi chrétienne et ordonné la restauration complète de toutes les propriétés de l'église qui avaient été confisquées pendant les persécutions.3 En un seul coup, le christianisme est passé d'un culte illégal à une religion légalement protégée et favorisée par l'impérialisme.
B. Le patron impérial
Le soutien de Constantin à l’Église allait bien au-delà de la simple tolérance. Il en devint le plus grand mécène, utilisant les vastes ressources de l'État pour promouvoir sa nouvelle foi. Il a financé la construction de magnifiques basiliques dans tout l’empire, y compris Saint-Pierre à Rome et l’église du Saint-Sépulcre à Jérusalem. Il a commandé cinquante nouveaux exemplaires de haute qualité de la Bible pour les églises de sa nouvelle capitale, Constantinople. Il a accordé au clergé des privilèges juridiques et financiers, tels que l’exonération des impôts et des devoirs civiques, et il a élevé les chrétiens à de hautes fonctions dans son administration. Il a même légiféré sur la moralité chrétienne, abolissant la crucifixion comme forme d’exécution et faisant du dimanche un jour public de repos.
Plus important encore, Constantin croyait que l'unité de l'Église était essentielle pour la stabilité et le bien-être de l'empire. Il voyait le schisme et l'hérésie comme une menace à la faveur divine, un transfert direct de l'ancien païen. pax deorum Il a donc joué un rôle actif et sans précédent dans les affaires intérieures en se considérant comme un « évêque de l’extérieur ». Lorsque des controverses ont surgi, il a utilisé son autorité impériale pour convoquer des conseils d’évêques pour les résoudre. Il convoqua le Conseil d'Arles en 314 pour traiter du schisme donatiste en Afrique du Nord et, plus célèbre encore, du schisme donatiste en Afrique du Nord.
Premier concile de Nicée en 325 pour régler la controverse arienne, une profonde dispute théologique sur la divinité du Christ.2 En présidant Nicée, Constantin établit un précédent puissant et durable pour l'implication impériale dans la doctrine de l'église, un modèle souvent appelé
Césaropapisme. Les destinées de l'État romain et de l'Église chrétienne étaient désormais inextricablement liées.
C. La dernière étape: Théodose Ier et la religion d'État
Alors que Constantin avait mis le christianisme sur la voie de la domination, c'est l'empereur Théodose Ier qui a terminé le voyage. Dans les décennies qui ont suivi Constantin, ses successeurs (à la brève exception de Julien l'Apostat) ont continué à favoriser le christianisme, et les cultes païens traditionnels sont entrés dans une période de déclin terminal, leurs temples négligés et leurs subventions d'État retirées.
Le moment décisif est venu le 27 février 380 après JC, lorsque Théodose a publié le Édit de Thessalonique.40 Ce décret allait bien au-delà de la politique de tolérance de Constantin. C’était un commandement qui faisait d’une forme spécifique de christianisme – l’orthodoxie nicéenne définie au Concile de Nicée – la seule et unique religion d’État officielle de l’Empire romain. L’édit exigeait que tous les sujets de l’empire adhèrent à la foi des évêques de Rome et d’Alexandrie. Elle a condamné toutes les autres croyances, y compris d’autres traditions chrétiennes telles que l’arianisme, comme des hérésies «démentes et folles». Ceux qui s’adonnaient à ces « dogmes hérétiques» n’avaient pas le droit d’appeler leurs lieux de rencontre des «églises» et étaient désormais passibles de sanctions de la part de l’État.
Cela a été suivi par une série de lois dans les années 390 qui ont effectivement interdit le paganisme. Théodose a interdit les sacrifices publics, fermé les temples et éteint le feu sacré des Vierges Vestales à Rome.41 Les Jeux Olympiques, une tradition qui remonte à plus d'un millénaire, ont eu lieu pour la dernière fois. En moins de 80 ans, l’État romain est passé du statut de persécuteur de l’Église à celui d’exécuteur de l’Église, persécutant les païens et les hérétiques en son nom. La longue tradition de pluralisme religieux de Rome a officiellement pris fin, remplacée par une nouvelle et puissante alliance du trône et de l’autel. Ce voyage de la tolérance à la coercition a été, à bien des égards, le résultat logique du projet de Constantin. Une fois que l'État a pris le rôle de garantir l'unité religieuse pour le bien de la faveur divine, c'était un court pas vers l'utilisation du pouvoir de l'État pour supprimer toute désunion qui était considérée comme menaçante cette faveur. Les outils mêmes que Constantin avait utilisés pour protéger l'Église sont devenus les instruments utilisés par Théodose pour la faire respecter.
VI. Quelle était la compréhension par l’Église catholique de sa propre croissance et de son autorité au cours de cette période?
Bien que le récit historique se concentre sur les forces extérieures qui façonnent le destin de l’Église, l’Église elle-même avait une puissante compréhension interne de sa propre identité, de son autorité et de sa mission divine. Cette conception théologique de soi, articulée par les premiers Pères de l'Église, n'était pas une invention ultérieure, mais était considérée comme une tradition ininterrompue remontant au Christ et aux Apôtres.
A. La Fondation Apostolique et la Structure Hiérarchique
Du point de vue catholique, l'Église n'a jamais été un mouvement amorphe et non organisé. Même pendant les années de persécution, il possédait une structure claire et divinement ordonnée.43 Cette structure, que l'on croyait avoir été établie par les apôtres eux-mêmes, était hiérarchique, composée de trois ordres distincts de ministère: Évêques (
episkopoi, ou surveillants), prêtres (presbyteroi, ou les anciens), et les diacres (diakonoi, ou serviteurs).18
Les écrits des premiers Pères de l'Église attestent de cette structure. Saint Ignace d'Antioche, disciple de l'apôtre Jean martyrisé vers 110 après JC, a écrit avec une grande urgence sur l'importance de cette hiérarchie pour l'unité et l'identité de l'Église. Il a ordonné aux croyants: «Suivez votre évêque, chacun de vous, avec autant d’obéissance que Jésus-Christ a suivi le Père. Obéissez aussi à votre clergé comme vous le feriez pour les apôtres».43 Pour Ignace, l'évêque était le point focal de l'unité dans le local et une célébration valide de l'Eucharistie nécessitait son autorisation. Sans ce triple ministère d’évêque, de prêtre et de diacre, une communauté ne pourrait même pas être appelée une église. Ce point de vue soutient que la structure hiérarchique n’était pas une «corruption» ultérieure qui s’est glissée après Constantin, mais était une partie essentielle de la constitution de l’Église dès le début, un système connu sous le nom de succession apostolique.
B. La Primauté de Rome et la Papauté
Au sein de cette structure épiscopale, l'Église de Rome et son évêque étaient censés occuper une position particulière de prééminence et d'autorité. Les premières preuves indiquent ce rôle unique. Vers 80 après JC, saint Clément, le quatrième évêque de Rome, a écrit une lettre ferme à l'église lointaine de Corinthe pour intervenir et régler un différend interne majeur, un acte qui implique une autorité reconnue qui s'étendait au-delà de sa propre communauté locale.
Un siècle plus tard, vers 189 après JC, saint Irénée de Lyon a articulé ce principe plus explicitement. Dans son travail Contre les hérésies, il a écrit que toutes les autres églises devaient être d’accord avec l’Église de Rome « en raison de sa prééminence plus puissante », parce qu’elle conservait la tradition transmise par ses fondateurs, les apôtres Pierre et Paul. D’autres pères, tels que saint Cyprien de Carthage au IIIe siècle et saint Ambroise de Milan au IVe siècle, ont toujours fait référence à la « présidence de Pierre » à Rome comme étant la source fondamentale de l’unité de l’Église. Selon cette compréhension théologique, l’autorité unique de l’évêque de Rome découle directement de la commission du Christ à saint Pierre comme étant le « rocher » sur lequel l’Église serait construite (Matthieu 16:18), un ministère d’intégrité doctrinale et d’unité universelle transmis par ses successeurs.
C. Définir la foi: Les Conseils et la Règle de la Croyance
Au fur et à mesure que l’Église s’étendait, elle était inévitablement confrontée à de puissants défis théologiques, dont le plus grave était l’arianisme, un enseignement qui niait la pleine divinité de Jésus-Christ et menaçait de déchirer l’Église. La réponse de l’Église à de telles crises n’était pas de s’appuyer sur l’opinion individuelle, mais de rassembler ses évêques dans des conciles œcuméniques pour discerner la foi authentique des apôtres. Le Premier Concile de Nicée (325) et le Premier Concile de Constantinople (381) ont été des moments décisifs, réunissant des évêques de tout l'empire pour définir formellement les doctrines de la Trinité et les deux natures du Christ dans le Credo de Nicée.36
Dans ces débats, les Pères de l'Église ont agi selon un principe directeur: lex orandi, lex credendi, qui signifie « la loi de la prière est la loi de la croyance ». Ils ont soutenu que la foi apostolique authentique pouvait être trouvée dans le culte cohérent et universel de l’Église. Par exemple, le fait que les chrétiens avaient pendant des siècles prié Jésus comme Dieu et honoré Marie avec le titre
Théotokos Les écrits collectifs des grands Pères – tels qu’Athanase, Basile, Augustin, Ambroise et Jérôme – ne sont donc pas considérés comme de simples opinions personnelles, mais comme des témoignages faisant autorité de cette tradition vivante et immuable. De ce point de vue, la doctrine ne « change » pas au fil du temps, mais « se développe », car l’Esprit Saint guide l’Église vers une compréhension toujours plus profonde et plus claire de l’unique foi « qui nous a été donnée dès le début ».
D. L'Église et l'Empire: Les «deux villes» d’Augustin
Le point culminant de la réflexion théologique de l’Église sur sa place dans le monde est survenu à la suite d’un événement cataclysmique: le sac de Rome par les Wisigoths en 410 après JC. Alors que les païens blâmaient bruyamment le christianisme pour avoir affaibli l'empire et causé son effondrement, saint Augustin d'Hippone a répondu en écrivant son magnum opus, La Cité de Dieu, qui deviendrait le texte fondateur de la théologie politique occidentale.
Augustin a fait valoir que toute l’histoire humaine est l’histoire d’une lutte entre deux «villes» ou sociétés, définies non pas par des frontières terrestres, mais par leurs amours ultimes. La Cité Terrestre est composée de tous ceux qui s'aiment jusqu'au mépris de Dieu. La Cité Céleste est composée de tous ceux qui aiment Dieu jusqu'au mépris de soi. L'Empire romain, comme tous les États terrestres, fait partie de la Cité Terrestre. Il est capable d'atteindre une paix et une justice relatives et temporelles, et les chrétiens ont le devoir d'être de bons citoyens et d'obéir à ses lois. Mais elle est finalement transitoire, imparfaite, et non la source ultime d'espoir ou d'identité.49
Le point de vue d’Augustin est le pèlerinage terrestre de la ville céleste. Sa véritable citoyenneté est au ciel, et son destin ultime n’est lié au sort d’aucune entité politique, y compris l’Empire romain. Il a systématiquement démontré que les plus grandes calamités de Rome s’étaient produites bien avant l’époque du Christ et que ses succès n’étaient pas dus à ses faux dieux, mais étaient permis par la providence du seul vrai Dieu. Ce puissant cadre théologique a permis à l’Église d’être à la fois une participante loyale et une critique transcendante de l’empire. Il a fourni une justification qui permettrait à l'Église non seulement de survivre à la chute de l'Empire romain d'Occident, mais d'émerger comme l'institution principale préservant l'apprentissage, l'ordre et la culture dans les siècles qui ont suivi.
Ce génie organisationnel résultait en partie de l’adaptation par l’Église du modèle administratif romain. Elle avait créé un «empire» spirituel parallèle, avec ses propres provinces (diocèses), gouverneurs (évêques), lois (droit canonique) et une capitale reconnue (Rome). Lorsque l’empire séculier en Occident s’est effondré, l’«empire fantôme» de l’Église était déjà en place, structuré de manière unique pour durer et façonner l’avenir d’une nouvelle civilisation européenne.
